Paru le 2 novembre 2009


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25 janvier 2012 à 14:41 | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
Le Sénat, en qualifiant de génocide le massacre des Arméniens, sans citer les Arméniens !!! ( la loi prévoit la pénalisation de la négation de tout génocide reconnu comme tel- ce que l'on appelle de la casuistique ) par l'armée ottomane il y a bientôt un siècle, n'a pas réécrit l'histoire mais pris le parti des activistes arméniens contre le gouvernement turc. Ce gouvernement mérite cette défaite politique tant il a mal géré sa relation avec les Arméniens, ceux qui vivent encore en Turquie, ceux qui vivent en Occident et ceux de l'Arménie indépendante.
Il est regrettable que les discussions engagées en Turquie même n'aient pas abouti à une relation claire du massacre originel qui aurait été acceptée par les deux parties. Cela aurait été d'autant plus accessible que le gouvernement turc n'est pas l'héritier de l'Empire ottoman qui perpétua ces massacres. Pourquoi le refus turc ? Les Turcs ont toujours été agacés, depuis le milieu du XIXe siècle, par le soutien systématique des Etats européens chrétiens aux Arméniens : le vote du Sénat français s'inscrit dans cette tradition qui remonte au Congrès de Berlin en 1878 quand les puissances européennes se posèrent en défenseurs des Arméniens ottomans. Par ailleurs, les Arméniens se trouvaient en concurrence en Anatolie orientale avec les Kurdes, qui eux aussi souhaitaient créer un Etat indépendant, sur le même territoire que les Arméniens. Kurdes et Arméniens étaient en rivalité et s'entretuaient, leur seul point commun était la volonté de démanteler l'Empire ottoman. Les Kurdes, par symétrie avec les Arméniens, reçurent des soutiens extérieurs, de la Russie et de la Grande-Bretagne.
Cet enchevêtrement des peuples et des revendications nationales fut fatal aux Arméniens d'Anatolie. Quand la Première guerre mondiale éclata, ces Arméniens, avec l'appui de l'armée russe du Caucase, étaient sur le point de prendre les Ottomans à revers. Ceux-ci décidèrent alors de transférer - pas d'exterminer, bien que cela revienne au même - les Arméniens d'Anatolie vers la Turquie de l'Ouest. Le massacre eut lieu au cours de cette longue marche forcée. Dans le même temps, les Arméniens, nombreux à Istanbul, ne furent pas massacrés mais placés sous surveillance. Si le massacre ne fait pas de doute, le génocide est contestable, puisque ce ne sont pas les Arméniens en tant que "race" qui furent visés, mais les Arméniens en tant que nation dissidente.
Une autre raison qui empêtre le gouvernement turc actuel dans ses contradictions tient au rôle des Kurdes dans cette affaire : grands massacreurs d'Arméniens, les Kurdes s'emparèrent de leurs terres dès qu'ils en furent expulsés et ils s'y trouvent encore. L'appellation de génocide ouvrirait le droit à la restitution de leur propriété aux Arméniens, au risque de faire exploser la Turquie dont le tiers oriental est peuplé par les Kurdes.
On comprend à peu près le comportement et les maladresses du gouvernement turc. Les motivations des Arméniens en exil depuis trois à quatre générations sont plus complexes : elles rélèvent sans doute de la victimologie, une volonté collective d'être reconnus comme victimes. Il existe aux Etats-Unis un mouvement comparable chez certains intellectuels Noirs qui souhaitent que l'esclavage dans les deux Amérique soit reconnu comme génocide - donnant droit à réparation. En Vendée (plus vaste que le seul département), l'historien Ronald Seycher fait campagne depuis vingt-cinq ans pour que la République française reconnaisse le "génocide vendéen" : de fait, le Comité de Salut public, en 1793, avait ordonné l'extermination de la race vendéenne alors même que la guerre civile était terminée.
Il reste à s'interroger sur les motivations des sénateurs français ? Comme ils ne sauraient ignorer- encore que - la complexité des événements de 1915 en Anatolie, on suppose qu'ils ont obéi à des considérations plus immédiates.Ll'influence du vote arménien? Elle me semble surestimée, car seules sont concernées deux ou trois circonscriptions (Marseille, Issy-les-Moulineaux) et tous les Arméniens de France ne sont pas mobilisés autour de la reconnaissance du génocide. Nombre d'entre eux, hormis les plus militants, savent que ce vote va rendre plus difficile encore une réconciliation en Turquie même, entre Kurdes, Arméniens et autres musulmans. Sans doute est-ce la candidature de la Turquie à l'Union européenne, et son refus par un grand nombre de Français, qui constitue la raison véritable mais inavouée de ce vote a-historique. Mieux aurait valu le déclarer ouvertement que d'instrumentaliser la cause arménienne.
Certains Arméniens ont emporté une victoire symbolique ; le gouvernement turc a perdu. Mais, à terme, je ne vois que des perdants : une réconciliation impossible en Turquie même, la frontière fermée durablement entre la Turquie et l'Arménie, le renvoi de la Turquie dans le camp musulman, alors même que les Turcs aspirent à leur européanisation et que nous avons besoin d'eux pour pacifier le voisinage en Syrie et en Irak.
24 janvier 2012 à 16:23 | Lien permanent | Commentaires (9) | TrackBack (0)
Toute la presse attribue la victoire électorale aux élections parlementaires en Egypte, aux Islamistes. On proposera ici une autre interprétation: une victoire de la droite représentée par les Frères musulmans. Ce parti va gouverner , sans doute en s'alliant avec le Wafd, parti libéral et les députés Coptes également libéraux, rejetant dans l'opposition, les Salafistes à l'extrême droite et la gauche socialiste.
Les Frères musulmans seront jugés sur leur capacité de libérer l'économie du carcan militaire- l'Armée monopolise tous les secteurs de production rentables- et des traditions bureaucratiques héritées des temps Nassériens.
Il se trouve que le Frères musulmans comme le Wafd sont favorables à la liberté d'entreprendre: s'ils parviennent à gouverner, l' Egypte pourrait s'engager dans une ére de croissance chaotique de modèle indien. C'est ce que les Egyptiens en attendent. Ironie de l'histoire: les acteurs de la révolution ont perdu les élections. Dispersés, sans parti ni programme, ils ont accompli leur oeuvre mais leur temps est passé.
22 janvier 2012 à 15:58 | Lien permanent | Commentaires (12) | TrackBack (0)
La campagne présidentielle US gravite autour des thèmes préférés aux Etat-Unis: Newt Gingrich aurait proposé à sa deuxiéme épouse un mariage à trois avec sa maîtresse. Après le refus de l'épouse, Gingrich a divorcé, épousé sa secrétaire et s'est converti au Catholicisme. Ce qui lui a permis de se confesser et d'être pardonné.
Tandis que Mit Romney se pose en défenseur du capitalisme tout en refusant d'avouer le montant de ses revenus.
Only in America.
Pour ne pas trop s'éloigner du sujet, un certain CV qui souhaite rester anonyme a confié les raisons pour lesquels, le procureur de New-York avait abandonné le procès de DSK: Madame Diallo s'est révélée culturellement incapable de coopérer avec des magistrats blancs et, dixit CV, aurait été un peu consentante mais pas complètement, avec l'espoir-tout de même- d'une récompense. Mais DSK, ainsi qu'il l'a souvent déclaré , ne paye jamais les femmes.
20 janvier 2012 à 23:51 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
New-York,
Le slogan de Occupy wall street : nous sommes les 99% contre le 1% de (trop ) riches a fait mouche et le tour du monde.
A l'origine, le terme vient du sociologue américain Thorstein Veblen critiquant la classe inutile des super riches, en 1898. Mais Veblen serait plus en phase avec notre temps: les super riches en 1898 édifiaient usines et chemins de fer. Aujourd'hui , l'utilité de Wall street n'est pas nulle- pas de croissance sans finance- mais ses acteurs ne méritent pas tant de priviléges financiers et bonus, que l'économie se porte bien ou mal.
Bref, que le Parti Républicain s'apprête à opposer à Barack Obama un ex banquier d'affaires, Mitt Romney , qui n'ose même pas publier sa feuille d'impôt tant elle va révéler sa fortune, est pour le moins un étrange casting . Nul n'incarne mieux le 1% que Romney, quand bien même il ne fut pas un trader mais un investisseur, redressseur d'entreprises en difficulté : il a beau clamer qu'il a créé 100 000 emplois quand il dirigeait Bain Capital, ce sont les emplois supprimés qui vont lui être opposés. Le principe de la destruction créatrice qu'il incarne est économiquement indépassable et politiquement suicidaire. Et répéter que Obama est un socialiste européen, outre que celà ne fait pas sens, ne mobilisera pas les Américains qui situent mal l'Europe.
Last but not least, Romney et son Parti ne proposent rien de positif: répéter comme des mantras qu'il suffira de baisser les impôts sur les riches et de "déréglementer" pour créer des emplois, celà ne correspond pas à l'histoire économique des Etats-Unis. Le moteur du dynamisme US est l'innovation, la relation étroite entre l'Université et les entrepreneurs ( le modèle Stanford qui a suscité Silicon Valley); Groupon a été créé en 2008, en pleine crise, comme Microsoft le fut en 1974, et recruté 5000 personnes. Sans attendre une baisse des impôts sur les riches ni une déréglementation.
Les Républicains qui se posent en parti d'économistes, semblent ignorer leur propre histoire. Ils pourraient, s'ils savent encore lire, retrouver quelques vraies propositions de Milton Friedman comme l'impôt négatif, les vouchers, l'amendement sur le plafonnement des dépenses publiques. Ronald Reagan dont les candidats Républicains se réclament tous, consultait Friedmann, Stigler, martin Feldstein. Les Républicains du jour, dopés au thé, ne consultent que les sondages. Encore un effort et ils seront aussi bêtes que Marine Le Pen pour qui 2+2 font 5.
17 janvier 2012 à 18:53 | Lien permanent | Commentaires (24) | TrackBack (0)
Non- événement économique et tonnerre politique que cette dégradation de la France par S&P qui ramène notre pays au niveau .... des Etats-Unis!
Mais , plus que la note, il faut lire les attendus: l'agence S&P observe- justement- que l' augmentation des impôts pour réduire le défict public , plutôt que la baisse significative des dépense, plus la rigidité inaltérable du droit du travail , ne sont guère porteurs de croissance pour l'avenir.
La dégradation est donc fondée, tel un avertissement à un mauvais élève; mais si Sarkozy , de sensibilité libérale ne réduit pas vraiment les dépenses publiques ( l'armée et l'éducation nous coûtent trop cher pour le service rendu) ni ne révise le Code du travail, qui le fera? Les socialistes? Peut-être faut-il un gouvernment de gauche pour appliquer des réformes de droite: cela s'est vu ailleurs, en Allemagne avec Gerhard Schröder ( gel des salaires, révision du Droit du travail) , en Grande-Bretagne avec Tony Blair ( poursuite des privatisations ), aux Etats-Unis ( Clinton avait réduit les dépenses sociales ) .
Mais, ni à gauche ni à droite , on ne voit émerger des hommes d'Etat qui diraient la vérité : ce qui n'est pas sans rappeler le crépuscule de la Quatriéme République, De Gaulle en moins.
14 janvier 2012 à 16:30 | Lien permanent | Commentaires (25) | TrackBack (0)
New-York,
Economiste autrichien, réfugié aux Etats-Unis pendant la deuxième guerre mondiale et Professeur à Harvard, Schumpeter a laissé derrière lui le souvenir d'un collectionneur de femmes et une expression qui résume son oeuvre "destruction créatrice".
Le progrès en régime capitaliste, démontra-t-il, exige que l'ancien sans cesse fasse place au nouveau. A contrario, j'ai le souvenir de l'économie soviétique, sous Brejnev, et chinoise sous Mao Zedong, où aucune usine n'était jamais détruite : chaque complexe industriel ressemblait à un millefeuilles de techniques antérieures à quoi s'ajoutaient les innovations récentes. Car détruire un établissement ancien, m'expliquait-on dans ces pays, dans les années 1980,aurait signifié que les planificateurs se seraient trompés, n'auraient pas été omniscients. Il en résultait, comme on le sait, la stagnation et une sorte de plein emploi ou plutôt de salaire garanti à un niveau de subsistance.
Le capitalisme occidental, comme l'expliquait Schumpeter, repose bien sur le principe inverse : aux Etats-Unis particulièrement où le capitalisme est plus visible, on ne prend pas le temps de détruire pour reconstruire. Des villes entières sont devenues des ruines industrielles, tandis qu'entrepreneurs et la plupart des travailleurs s'en vont défricher ailleurs, à la manière des anciens pionniers. Cette destruction créatrice est globalement progressiste, créatrice d'emplois et de richesses : mais ce qui est global risque, au passage, d'abîmer quelques destins individuels. Sans doute, en passant un instant par la France, n'a-t-on plus besoin de ferry entre Calais et Douvres, mais allez expliquer les vertus de Schumpeter à un vieux marin !
Aux Etats-Unis, le principe de Schumpeter se trouve, inattendu, au coeur de la campagne présidentielle de Mitt Romney, probable candidat Républicain et possible Président. On s'attendait à ce qu'il trébuche sur sa religion Mormone, mais les Mormons passent maintenant pour des Chrétiens comme les autres, dans une nation où le Christianisme se décline en une infinité de cultes. Mais Romney qui fait campagne sur son expérience d'entrepreneur privé en un moment où le chômage hante les Américains, s'avère soudain un entrepreneur d'une espèce singulière : son ex entreprise, Bain, est un fonds d'investissement privé qui achète des entreprises en difficulté pour les restructurer et les revendre. Les adversaires de Romney, des Républicains plus conservateurs que lui, diffusent donc un film documentaire où témoignent des chômeurs victimes de la destruction créatrice, gérée et accélérée par Bain.
Il est difficile de se défendre contre une telle campagne, car ce qui est détruit se voit et ce qui est reconstruit ne se voit pas nécessairement. Romney prétend qu'il a créé cent mille emplois. Mais où ? Lui-même ne sait pas comment les capitaux peu rentables, investis dans ces entreprises qu'il a détruites, ont été réinvestis dans des activités plus profitables et plus créatrices. Cette asymétrie entre ce qui se voit et ce qui ne se voit pas avait été soulignée par Frédéric Bastiat dès 1830. Milton Friedman a souvent repris cet argument : une usine qui ferme passe à la télévision, des entreprises qui se créent passent inaperçues.
Ainsi, Mitt Romney devra-t-il faire preuve de talents pédagogiques exceptionnels pour faire accepter le principe de Schumpeter : son élection en dépend puisque c'est le terrain mouvant qu'il a lui-même choisi. À relire Schumpeter, c'est une bataille perdue : le capitalisme lui paraissait à la fois efficace et impopulaire et il prophétisait qu'il mourrait de cette impopularité… au bénéfice du socialisme. Le socialisme tel que l'imaginait Schumpeter (on est dans les années 1940) a disparu, mais sous le nom de Keynésianisme, écologisme, altermondialisme, la résistance au principe de destruction créatrice perdure.
Aux Etats-Unis, la plus Schumpetérienne des économies, le plus ouvertement Schumpetérien des candidats pourra-t-il l'emporter ? S'il perd, l'économie américaine ira en s'européanisant : elle goûtera les plaisirs mitigés de la croissance lente, du chômage permanent et des assurances sociales.
10 janvier 2012 à 15:46 | Lien permanent | Commentaires (19) | TrackBack (0)
Dans les débats télévisés, en direct, où chacun tente de faire une percée, il ne se dit pas grand chose : même chez Frédéric Taddéi, le plus tolérant des animateurs, le fond est vite éclipsé par le spectacle. La télévision ne peut être autre chose que de la télévision : comme l'écrit McLuhan, le média c'est le message. Chaque participant, je n'évoque même pas le téléspectateur insomniaque, en sort frustré de n'avoir pu transmettre à la nation, le message forcément essentiel dont il était le seul détenteur. Il n'empêche qu'en y réfléchissant ensuite, à froid, les non-dits de ces débats - et de celui d'hier en particulier sur FR3 - sont significatifs. Décryptons, en me limitant à l'essentiel, les échanges sur la pauvreté de masse animés par Esther Duflo, économiste au MIT de Boston, Edwy Plenel, directeur de Médiapart et votre serviteur. Esther Duflo s'est imposée dans le paysage économique par ses évaluations de l'efficacité - ou non - des aides aux plus pauvres. Elle a particulièrement analysé le bon usage des moustiquaires dans les zones impaludées : est-il plus efficace de donner ces moustiquaires ou de les vendre à un prix modeste ? Le don risque de ne pas faire comprendre, aux intéressés, la nécessité d'utiliser la moustiquaire. La vente risque de décourager leur usage dans les populations à faibles revenus. Esther Duflo sur la base de ses expériences de terrain (mais sur des échantillons très modestes) conclut que le don est plus efficace que la vente. De là, elle induit que le débat classique sur l'aide aux peuples pauvres, plutôt que des politiques de développement endogènes, est dépassé : "idéologique", dit-elle.
La science qu'elle incarne aurait remplacé l'idéologie ? Il est désormais possible, écrit-elle et disait-elle hier, de mesurer l'efficacité de toute politique sociale. Il se trouve, opportunément, que dans tous les cas examinés par Esther Duflo, l'intervention externe d'un bienfaiteur (ONG, organisation internationale, Etat) s'avère toujours plus efficace que la non-intervention. Ce qu'elle justifie dans ses écrits en observant que ni les pauvres, ni les riches ne savent choisir ce qui est bon pour eux. Un pauvre au Maroc (sic) préférera acheter une télévision que de la nourriture : il choisit mal. Un riche qui boit l'eau du robinet ne se demande pas, dans un pays développé, si elle est potable : on a choisi pour lui.
Esther Duflo s'inscrit donc en faux contre toute l'économie classique et l'école du choix rationnel qui envisagent que les individus font de bons choix pourvu qu'on leur permettre de choisir. Disant cela à Esther Duflo, je me fais traiter « d'idéologue » ! Plenel soutient, sans surprise, Esther Duflo. Je fais observer que toutes les ONG et organisations internationales au monde ne sont que des infirmeries, efficaces quand elles suivent les recommandations d'Esther Duflo, mais seulement des infirmeries. En réalité, ce n’est pas de la théorie ni de l’idéologie, seules de bonnes politiques économiques sont parvenues, depuis quarante ans, à sortir de la pauvreté, plusieurs milliards d'hommes et de femmes. J'ajoute que cette sortie massive de la pauvreté a commencé lorsque les pays aussi différents que le Brésil, l'Inde ou la Chine ont renoncé au socialisme pour se convertir à l'économie de marché.
Réponse d'Esther Duflo : "ces trois pays ont suivi des politiques très différentes, on ne sait pas expliquer la croissance". On reste stupéfait : l'histoire économique, l'expérience ne nous auraient donc rien enseigné ? Plenel surenchérit et m'accuse de poursuivre un combat dépassé. S'il est dépassé, pourquoi la Birmanie est-elle pauvre et la plus grande partie de l'Afrique ? C'est tout de même bien parce qu'il y est interdit d'entreprendre. En vérité, Esther Duflo et Plenel refusent d'avouer la défaite totale du socialisme pour le développement ; le terme même d'économie de marché les horripile. Pour ne pas reconnaître leur déroute, ils nous assurent que la guerre n'a pas eu lieu : y revenir, ce serait sombrer dans « l'idéologie ». Eux sont des scientifiques qui ne se prononcent pas sur la base d'idées préconçues, mais en fonction de l'efficacité démontrée ou non des programmes.
Cette posture scientifique est-elle neuve à gauche ? Pas vraiment. Rappelons que, pour Karl Marx et les marxistes, le socialisme était une science. Marx avait fondé le « socialisme scientifique » contre le « socialisme utopique ». Parions que cette dialectique se retrouvera bientôt dans la campagne présidentielle : la Gauche se présentera comme le Parti scientifique et efficace et accusera ses adversaires d'être idéologues.
Derrière les moustiquaires d'Esther Duflo, on devine la réinvention du socialisme de technocrates, caractéristique de la France : une élite d'enseignants et de hauts fonctionnaires serait la mieux qualifiée pour organiser notre bonheur, puisque le citoyen laissé à lui-même (voyez ce pauvre Marocain !) est incapable de choisir ce qui est bon pour lui.
04 janvier 2012 à 13:03 | Lien permanent | Commentaires (42) | TrackBack (0)
Plus on parle d'économie, plus on entend sur le sujet, dans les médias généralistes, des âneries. Deux exemples du jour : la TVA sociale et les PME tenues pour responsables des faibles exportations françaises.
La TVA sociale est un mistigri qui court depuis vingt ans et réapparaît en période électorale : déplacer le financement de la Sécurité sociale de l'employeur au consommateur est un jeu à somme nulle qui ne créera ni richesses, ni emplois. En des temps plus anciens, les politiciens envisageaient de demander plus à l'impôt et moins au contribuable : la TVA sociale, c'est identique, en plus prétentieux.
Attribuer le déficit commercial aux PME qui exportent peu relève d'une ignorance plus répandue, celle du poids de l'histoire en économie. Les exportations allemandes reflètent l'histoire longue de l'Allemagne : décentralisation et expertise technique. Les exportations allemandes sont à l'image de cette histoire, dominées par des grandes PME, spécialisées. De la même manière, les exportations françaises sont dominées par des entreprises et des métiers qui entretiennent une relation ancienne avec l'Etat central : les armes, le luxe, l'énergie, les transports collectifs. Chacun, en somme, exporte son Histoire.
Ce qui fit la gloire de la France explique aujourd'hui sa relative faiblesse : manque de diversification et de spécialisation, aggravé par des coûts du travail élevés, quel qu'en soit le mode de financement. Renouer avec la croissance exigerait donc une réflexion et une stratégie de très long terme, ce que notre régime politique permettrait mais que, bizarrement, aucun Président depuis Pompidou n'a envisagées.
03 janvier 2012 à 16:51 | Lien permanent | Commentaires (12) | TrackBack (0)
Quand Staline mourut, en 1953, je vis enfant, les Russes pleurer sur la Place Rouge: notre seule source d'informations était alors les Actualités Pathé, projetées au cinéma avant le "grand" film. Pas un instant, ma famille qui était de gauche dans une banlieue communiste de Paris, ne douta de l'authenticité de ce chagrin démonstratif. Quand Mao Zedong disparut, en 1976, je me souviens de la Porte Ste Antoine dans l' Est de Paris, voilée de Noir et ornée d'un portrait gigantesque du défunt Timmonier: Place Tian Anmen, des Chinois pleuraient. Imaginons Hitler mort en 1938: sans aucun doute, aurions nous vu des Allemands pleurer et aussi quelques Français, comme pour Mao.
L' hystérie qui , vue à la télévision- sanglots, se frapper la poitrine, crier Père au passage du cercueil de Kim Jong-Il à Pyongyang- n'est donc pas tout à fait inédite. Elle n'affecte que les dictatures, dans toutes les civilisations: les obséques de Nasser au Caire en 1970 déchaînérent des réactions similaires. Il s'est trouvé cependant des journalistes et commentateurs qui n'étaient pas sur place, pour expliquer à la télévision française que les larmes de Corée du Nord devaient tout à la tradition Confucéenne. Pauvre Confucius qui est tout aussi respecté en Corée du sud; mais du côté de Sëoul, le Confucianisme n'incite au chagrin, discret, qu'envers le pére de famille, pas envers le soi-disant pére de la nation. Quelques observateurs sur place, ont tout de même rapporté que seuls les premiers rangs pleuraient face à la caméra.
Il me revient un conseil que me donna Norodom Sihanouk qui, en exil du Cambodge, vécut en Corée du Nord et y conserve une résidence": Ne croyez, me dit-il, rien de ce que vous verrez à Pyonyang, les Nord Coréens sont des as de la mise en scéne". Bon conseil que j'ai souvent appliqué sur place. Kim Jong-il était d'ailleurs cinéaste, Norodom Sihanouk aussi et la Corée du Nord est un producteur significatif de dessins animés.
Le chagrin national de la Corée du Nord reléve donc de la mise en scéne; mais , comment obtient-on l'acquiescement des foules à jouer ce rôle? On se posa naguére la même question pour l'URSS : était-ce culturel ( L' Homme russe), idéologique ( Homo sovieticus) ou tout bonnement l'effet de la terreur sur les foules? La terreur évidemment comme celà devint clair pour tous après la chute du régime: les Russes qui soudain n'avaient plus peur, ont cessé de pleurer sur leurs dirigeants, morts et vivants. Un Nord -Coréen qui pleure le Grand leader disparu, n'a pas de chagrin: il a peur. Quant aux Français chagrinés par la mort de Staline ou Mao, je n'ai pas d'explication rationnelle à proposer.
31 décembre 2011 à 10:43 | Lien permanent | Commentaires (7) | TrackBack (0)
Entre Paris et New York, mes deux ports d'attache, surtout ne pas choisir. Dans une lettre d'Alexis de Tocqueville à sa mère postée de New York, au printemps 1831, le jour même de son arrivée, celui-ci décrivit par avance ce qui deviendra en 1835 De la démocratie en Amérique. Alors qu'il ne connaît pas ce nouveau monde, mais s'est abondamment documenté, il écrit que pour comprendre, "il ne faudra surtout pas comparer". L'intuition était judicieuse et reste valide : la tentation est permanente quand on passe incessamment d'une ville à l'autre, d'un pays à l'autre, de comparer et donc de juger. Jusqu'à rien n'y comprendre.
S'abstenir de comparer et par suite de juger, ne pas préférer la France ni les Etats-Unis, requiert d'autant plus d'effort que des termes utilisés ici et là-bas paraissent identiques alors qu'ils désignent des pratiques distinctes. Democracy n'est-ce pas Démocratie ? Constitution est bien Constitution, en apparence. Et Liberalism se traduit-il par libéralisme ? Eh non : autant de faux amis, une liste non exhaustive. La Constitution américaine, par exemple, est un texte sacré, immuable, à peu près impossible à amender : la plupart des Américains la connaissent sinon par coeur, du moins pour l'essentiel. La plus grande partie de l'action politique américaine exige de s'en tenir à ses principes fondateurs, d'en disputer sans les modifier, sous le regard des gardiens du Temple, la Cour Suprême. Ses neuf magistrats, nommés à vie, se penchent comme des théologiens sur ce que les Pères fondateurs avaient écrit ou l'intention de signifier, il y a plus de deux siècles ! Par conséquent, obliger chaque citoyen américain à souscrire une assurance contre la maladie, est-ce conforme à la lettre et à l'esprit de la Constitution, ou une atteinte à la liberté individuelle, à la limite de l'anarchie, que cette Constitution garantit ? À maintes reprises, quoi qu'en décident les élus du peuple, le Président, les parlementaires, la Cour Suprême a confirmé le droit des citoyens de détenir des armes à feu puisque la Constitution le prévoit. De même, nul pouvoir politique ou judiciaire ne saurait faire obstacle la liberté religieuse dans toutes ses formes, fussent-elles extrêmes, puisque la Constitution interdit à l'Etat de se mêler des croyances : l'Etat ne peut pas interférer avec la création perpétuelle des nouvelles religions, cultes ou sectes. En dernière analyse, la Constitution, telle qu'elle est interprétée, règne sur les Américains, plus que la loi, adoptée par des majorités intermittentes. Nul besoin d'un long discours ni d'une comparaison inutile pour rappeler qu'en France, la Constitution est un "chiffon de papier" : de ce côté-ci, la majorité politique du moment redessine la société sans égard pour des principes élastiques et des pères fondateurs dont on ignore le nom.
La Democracy est tout aussi trompeuse : Tocqueville, quand il en parlait, se référait à sa signification américaine, l'égalité des conditions, ce qui conduit parfois les lecteurs français à le comprendre à l'envers. En France, la Démocratie n’est qu’un Meccano institutionnel : on vote, au niveau local, national, européen, la majorité ramasse la mise, l'opposition s'époumone plus qu'elle ne s'oppose. Parfois, la majorité rectifie la règle du jeu pour favoriser, avec ou sans succès, tel parti, circonscription, personnalité, groupe d'intérêts. La Démocratie française est une espèce mécanique qui ne décrit pas la société, peut conduire à de réformes révolutionnaires et à l'intolérance, parfois.
La Democracy américaine, à l'inverse, décrit moins des institutions que des moeurs : le peuple américain est supposé se conduire de manière démocratique, quelles que soient les institutions. Être démocratique en Amérique, particulièrement à New York, la cité la plus diverse du pays par ses origines et ses conditions sociales, exige de respecter l'égale dignité de l'autre, fut-il d'une couleur, d'une croyance, d'un revenu aux antipodes des vôtres. Les codes de la vie new-yorkaise ne ressemblent en rien à ceux de la vie parisienne et ne laissent pas de surprendre les nouveaux arrivants. Imaginons un chauffeur de taxi parisien, tout juste immigré, tutoyant un Important et l'appeler par son prénom : impensable en France mais commun aux Etats-Unis où les relations sociales sont toujours égalitaires, en apparence. Mais l'apparence, les codes font une société : démocratique à New York, aristocratique à Paris. Le Français "important" qui débarque à New York ne s'adapte pas toujours aisément à être appelé par son prénom par des inconnus ni au "tutoiement" (qui n'existe pas en anglais, mais qu'expriment d'autres locutions telles que you guys, valable pour tous les sexes). Le noble Tocqueville, en son temps, avoua qu'il avait du mal à s'y conformer : il y pressentait un nivellement par le bas. Disons qu'en France, l'égalité est une norme proclamée sans conséquence pratique, tandis qu'au Etats-Unis, l'égalitarisme est une obligation de tous les instants. À ceux qui n'aiment pas être "tutoyés", je conseille d'éviter New York ; pour ceux qui apprécient l'aisance des rencontres et la facilité des rapports avec d'autres qui ne nous ressemblent pas, c'est à New York qu'il faut passer du temps. Sans qu'il soit nécessaire de parler anglais, puisque une grande partie de la population, venue d'ailleurs, ne le "baragouine" que passablement.
Liberalism est un autre de ces faux amis qui ne se confond pas avec le libéralisme français. Les libéraux français combattent les interventions abusives de l'Etat, dans nos choix personnels et nos activités économiques. Les "liberals" américains, à l'inverse, souhaitent que l'Etat fédéral restreigne les excès du capitalisme et réduise les inégalités sociales. On traduit parfois libéral français par Conservative aux Etats-Unis et le liberal américain par social-démocrate en France : une double méprise. Les libéraux français ne sont pas des conservateurs de la moralité parce qu'ils sont généralement laïcs : les Conservative américains sont toujours des zélotes de la morale judéo-chrétienne. Et les liberals américains, classés à gauche aux Etats-Unis, seraient dans le contexte français, des centristes. La gauche ? Au sens européen du terme, elle est introuvable en Amérique et le socialisme n'y est jamais qu'une posture d'universitaire. Il convient donc de ne comparer ni confondre les libéraux avec les liberals et, mieux vaut ne pas traduire : chacun doit être compris dans son contexte. En France, les dépenses publiques sont de l'ordre de 56% de la richesse nationale, de 30% aux Etats-Unis : les libéraux veulent moins d'Etat, les liberals en veulent plus parce que la frontière entre l'Etat et la société civile ne suit pas le même tracé selon que l'on se trouve en France ou aux Etats-Unis. Pour ma part, libéral en France, je suis aux Etats-Unis plus proche des liberals ( ou de ceux que l'on appelle Démocrates conservateurs) que des Conservative. Quant à mon maître d'économie, Milton Friedman, il se définissait comme Libertarian, que l'on traduit maladroitement, faute d'équivalent, par anarcho-capitaliste, parfois par libertarien encore plus incompréhensible . Le McDonald's est universel, Starbucks le devient, tandis que les idéologies américaines restent singulièrement locales.
Ultime absence de comparaison possible : le journalisme. Aux Etats-Unis, la presse est vraiment un quatrième Pouvoir. Carl Bernstein et Bob Woodward ont fait tomber Richard Nixon en 1973, et Bill Clinton faillit y passer en 1998. Aucun journaliste français, en rêverait-il, ne parviendrait à renverser un Président, pas même un Conseiller général : le journalisme français ne constitue pas un Pouvoir indépendant, il est intégré aux pouvoirs existants. Les médias français sont à peu près tous contrôlés par l'Etat, en direct ou par des subventions, ou par des entreprises proches de l'Etat. L'indépendance politique et économique des médias français en devient objectivement impossible ; et au quotidien, elle est affaiblie par la relation intime entre les rédactions et la publicité. Dans un média américain, tout contact est interdit entre les journalistes et les publicitaires ; aucun journaliste américain ne peut accepter une invitation à déjeuner, dîner ou voyager qui ne serait pas payée par le média qui l'emploie. À ce régime-là, les journalistes français mourraient de faim. On sait aussi que les médias français mêlent, sans état d'âme, l'opinion et l'information ou combien l'information est subordonnée à une opinion préalable : le lecteur français s'y attend, tandis qu'un lecteur américain s'en indignerait. Dans la pratique, on ne saurait imaginer des métiers plus différents aux Etats-Unis et en France, que celui de chroniqueur. Il m'arrive de publier des chroniques d'opinion à Paris et à New York. À Paris, mon texte sera en règle générale, imprimé avant d'être relu et jamais discuté avec l’éditeur du journal qui m'accueille. À New York, ce même texte - en anglais - sera discuté mot à mot avec un editor (faux ami encore :terme et métier intraduisibles) qui veillera à la légitimité de mes sources et à la clarté de mes propos. Liberté de l'esprit à Paris et puritanisme vétilleux à New York ? Pour comprendre, surtout ne pas comparer.
29 décembre 2011 à 11:29 | Lien permanent | Commentaires (52) | TrackBack (0)
"Dans cinq ans, le régime communiste aura disparu", dit Michael Anti, sans hésitation. S'il lui fallait dater le commencement de la fin de cette dictature, il le situerait au 23 juillet 2011. Ce soir-là, le train à grande vitesse de Pékin à Shanghai déraillait en gare de Wenhzou, tuant quarante passagers, en blessant plusieurs centaines. Le gouvernement tenta de dissimuler les faits, ou de les minimiser : toute mention de l'accident sur internet fut censurée et ceux qui en parlaient voyaient disparaître de leurs écrans les images et les commentaires qu'ils avaient postés. Vaine censure : dans l'heure qui suivit la catastrophe, la Chine entière savait ce qui s'était réellement produit grâce à Weibo. Weibo, traduction de microblog, et qui - ambivalence des idéogrammes chinois - signifie aussi écharpe. La Chine prise en écharpe. Gérés sur les téléphones portables, les microblogs qui ne peuvent pas dépasser 140 caractères, relient entre eux environ 300 millions de Chinois. Ils n'étaient que 60 millions en 2010, toute première année de cette version locale de Twitter. Le gouvernement ne parvient pas à censurer Weibo aussi aisément qu'internet, une communication instantanée de textes et photos. Après l'accident de Wenzhou, le gouvernement nia l'accident, puis minora sa gravité, puis annonça que le service allait reprendre. Mais la vérité était là, dans tous les esprits : deux heures plus tard, raconte Michael Anti, le Parti rendait les armes et l'agence officielle d'information Xinhua admettait la défectuosité du matériel de transport de fabrication chinoise et suspendait le service : celui-ci ne devait reprendre que plus tard, à vitesse ralentie.
"Le Parti, commente Michael Anti, a perdu la bataille de l'information et le contrôle des esprits". Pour 80% des Chinois de moins de 40 ans, selon une étude de l'Académie des Sciences sociales, organe pourtant inféodé au Parti, Weibo est devenu l'unique source d'information sur l'actualité chinoise et internationale. Bien entendu, on trouve aussi sur Weibo, des arnaques, des sites de stars, des rumeurs : mais les faits vrais l'emportent. Dans l'incapacité de contrôler ce nouveau média, le gouvernement tente maladroitement de le concurrencer : des administrations centrales, des gouverneurs de province créent leurs microblogs, pour "contrer les rumeurs" comme on le déclare dans la langue de bois du Parti.
Michael Anti, qui n'a pas quarante ans, dont le microblog capte chaque jour des milliers de lecteurs, appartient à la nouvelle génération éduquée et cosmopolite qui incarne la Chine nouvelle. Sa formation et ses relations familiales lui auraient permis de rejoindre la classe dirigeante, celle des "parvenus" intégrés à l'appareil du Parti, pour y faire carrière et fortune. Mais le Parti perd cette classe moyenne, qui était, depuis trente ans, le socle politique et social de sa légitimité. Peu désormais le rejoignent, ni ne croient en lui sans doute parce que ses mensonges sont devenus insupportables et que sa rigidité lui interdit de gouverner autrement que par la contrainte. "La société change, dit Michael Anti, les Chinois sont informés, l'économie s'essouffle mais le Parti perdure avec ses rituels, ses règles de succession, sa brutalité, ses mensonges, son incapacité de respecter les minorités, de s'adapter à un contexte économique changeant". Cette sclérose étant sa nature même, il ne peut pas évoluer et il en mourra. Ce qui le remplacera, nul ne le sait.
Notre "Révolution des pivoines", dit le philosophe libéral Liu Junnin, ressemble à celles du monde arabe : nous savons ce dont nous ne voulons plus, mais nous sommes mal préparés à prendre la relève, parce que le Parti a détruit les corps intermédiaires et réduit au silence tous les leaders démocrates. Caractéristique aussi de cette révolution Weibo, elle n'a pas de structure, pas de hiérarchie, pas d'organisation. "Une nouvelle génération est née", me dit Cui Weiping, professeur d'art - étroitement surveillée pour avoir signé la charte démocratique rédigée par le Prix Nobel de la Paix, Liu Xiaobo - une "génération auto-éduquée par internet et Weibo". Cette génération est distincte de la vieille garde des dissidents, les Weijinsheng, les Liu Xiaobo, qui s'attaquaient à la dictature, de face, à coups de proclamations démocratiques dans le style des révolutions européennes antisoviétiques. La nouvelle génération évite la confrontation qui ne débouche que sur la violence et l'échec, puisque le Parti et l'armée chinois disposent de forces supérieures. Cette génération Weibo invente un monde nouveau, sans leaders - car elle se méfie des leaders - et ses mots d'ordres varient, en fonction des circonstances. Par-delà cette anarchie délibérée, quelques principes communs apparaissent, soulignés par Liu Junnin et Michael Anti. On souhaite, sur Weibo, une Chine décentralisée, avec des pouvoirs locaux, autonomes et responsables ; on souhaite les élire ; on souhaite une Chine confédérale où les droits des minorités, bouddhistes, Ouighours, Taïwanais et autres, seraient respectées. L'attrait grandissant des jeunes Chinois éduqués pour le Bouddhisme et les religions chrétiennes, protestantes surtout, contribuent à cette espérance en une Chine libre et plurielle : le Dalaï lama, un diable pour le Parti, est idôlatré sur Weibo.
La force de la vérité (le Satyagraha cher au Mahatma Gandhi) suffira-t-elle à terrasser le Parti communiste chinois ? En Inde, la vérité suffit à chasser les colonisateurs anglais parce qu'au fond d'eux-mêmes, ils partageaient les valeurs propagées par Gandhi. D'une certaine manière, Gorbatchev aussi partageait les valeurs occidentales d'Andrei Sakharov et Soljenitsyne : cette mauvaise conscience de la Nomenklatura soviétique contribua à sa chute. Le jour où Gorbatchev ordonna de ne pas tirer sur les manifestants indépendantistes de Lettonie, l'URSS était condamnée car le communisme sans la violence est voué à disparaître. En Chine, on doutera des états d'âme des apparatchiks communistes. Mais, observent les dissidents, pour quelle raison ces dirigeants chinois envoient-ils leur famille aux Etats-Unis, y étudier et souvent y résider ? On les appelle, à Pékin, les Just in Case : on ne sait jamais. Les dirigeants ne sont donc pas totalement rassurés sur leur avenir personnel en Chine. Gorbatchev n'avait pas acheté, par précaution, une résidence en Californie, mais la Nomenklatura chinoise, oui.
Weibo, pour autant, ne suffira certainement pas à renverser une sorte de mafia forte, de soixante millions d'apparatchiks qui contrôlent le pouvoir politique et l'économie, quand bien même ils auraient perdu celui de l'information. La véritable menace, selon l'économiste Mao Yushi, 85 ans, unanimement respecté, y compris par ses adversaires, serait un crash économique. Celui-ci est envisageable. La croissance ralentit en raison de la stagnation relative de la demande mondiale. En descendant de 10% à 8% de croissance annuelle, l'industrie chinoise ne parvient plus à intégrer le flux des travailleurs ruraux qui quittent les campagnes misérables pour rejoindre l'industrie : les salaires y sont faibles, mais au moins y est-on moins menacé par la faim et la maladie. Pour restaurer le taux de croissance, le régime communiste, paradoxalement, a eu recours à la panoplie keynésienne : la baisse des taux d'intérêt bancaire et une relance par les travaux publics. Les lois de l'économie s'appliquent universellement, même en Chine, quelques autoroutes et aéroports supplémentaires se sont révélés une solution provisoire au chômage, sans déboucher ni sur des emplois durables, ni sur des investissements productifs. Pire, la baisse des taux d'intérêt a aggravé la spéculation immobilière, parsemant le territoire d'habitation et de bureaux vides, caractéristiques désormais de toutes les villes de Chine. Pour la troisième année consécutive, les prix de l'immobilier baissent, ce qui ruine les épargnants : l'immobilier est la tirelire des classes moyennes chinoises qui n'ont pas d'autre placement dès l'instant où la monnaie nationale est inconvertible ; cette débâcle immobilière ruine aussi les gouvernements de province dont la vente de terrains à construire est la principale ressource, et source d'enrichissement personnel pour les apparatchiks. Les banques locales qui ont financé généreusement ces aventures sont virtuellement en faillite. Le gouvernement a annoncé que le système bancaire chinois pouvait survivre à une baisse de 40% de la valeur de l'immobilier : selon Mao Yushi, on s'en approche. "Les classes moyennes chinoises, dit Mao Yushi, ont renoncé depuis deux générations à leur liberté, mais si elles devaient, de surcroît, perdre leurs économies, elles ne le pardonneraient jamais au Parti !"
L'immobilier s'effondre et l'épargne disparaît ; le marché intérieur prendra-t-il le relais d'une demande extérieure chancelante ? Ce mythe du relais intérieur est un fantasme comme la Chine en suscite beaucoup. Ce marché intérieur, en son état actuel, reste bien modeste, puisque le revenu moyen par habitant en Chine est de 4 000 $ par habitant, centième rang mondial : quelques milliardaires pékinois ne font pas un marché intérieur et ne consomment d'ailleurs que des produits de luxe non chinois. L'ultime issue serait l'innovation. La Chine rejoindra-t-elle le camp des innovateurs, tels le Japon et la Corée du Sud ? On n'en voit peu les signes avant-coureurs. Le piratage qui est la norme dans les secteurs de pointe (transports, énergie, biotechnologie, communication) remplace l'innovation nationale et condamne les entreprises chinoises à rester des éternels seconds (ce qui a été compris au Japon et en Corée du Sud où l'innovation est devenue originale). Liu Junnin ajoute que les conditions intellectuelles de l'innovation ne sont pour l'instant pas réunies : les sciences sociales sont dans un état de grand délabrement, ce qui, selon Liu, crée un climat défavorable à la compréhension du monde et à son amélioration. Quant aux écoles d'ingénieurs, dont le nombre sinon la qualité fait l'envie du monde occidental, leur niveau, dit Liu, est juste suffisant pour être admis à poursuivre ses études supérieures en Amérique du Nord et en Europe. D'innovations décisives, il n'y en aurait pas, pour l'immédiat, à en espérer.
La Chine devrait-elle changer de modèle, faire place à la petite entreprise innovante comme au Japon, se défaire des grands conglomérats publics industriels qui restent nombreux, polluants et coûteux ? Devrait-on s'intéresser enfin au développement de l'agriculture, à la transformation des produits alimentaires, à l'économie de la santé ? Pour éviter le crash à terme, oui. En réponse à des étudiants en administration publique à l'Université du Peuple, j'ai proposé que l'on mette à la retraite le célèbre chat de Deng Xiaoping. En 1979, Deng inaugurait une ère nouvelle, observant que peu importait la couleur du chat, pourvu qu'il attrape les souris. Le temps de l'idéologie maoïste était clos, le droit à l'enrichissement proclamé : les "riches" entrepreneurs étaient encouragés et invités à rejoindre le Parti communiste. Ce chat a fait son oeuvre : il a sorti de la pauvreté plusieurs centaines de millions de Chinois, placé la Chine sur la carte du monde, généré une caste de milliardaires rouges, et une classe moyenne qui partage les valeurs occidentales. Ce chat a permis aux Occidentaux de réduire les prix à la consommation de nos vêtements, jouets, ordinateurs… tout en sacrifiant au passage quelques-uns de nos emplois. Mais le chat de Deng est fatigué : il attrape de moins en moins de souris, il n'a pas l'esprit créatif, il abandonne à la misère une moitié de la population chinoise qui lui semble improductive. Ce chat a droit à la retraite. Les étudiants ont applaudi puis m'ont demandé par quoi le remplacer ? Par une économie libre sans doute, où la monnaie serait convertible, la propriété intellectuelle respectée, les crédits accordés sur des critères d'efficacité économique et pas de clientélisme politique.
Il est important aussi d'écouter, en Chine comme ailleurs, ceux qui ne partagent pas votre vision du monde. Zhao Tingyang, philosophe de tradition confucianiste, tire de Weibo et de l'incertitude économique, des conclusions opposées aux miennes ou à celles de Michael Anti, Cui Weiping ou Liu Junnin. Pour lui, les valeurs de la Chine étant radicalement distinctes de celles de l'Occident, le gouvernement de la Chine ne pourra jamais être démocratique ni libéral. Ce serait inutile et contreproductif. Pourquoi, me demande Zhao, se rallier à une démocratie qui se trouve en Europe et aux Etats-Unis, incapable de résoudre un problème technique aussi simple que celui de la dette ? On sait ce qu'il faudrait faire, mais la démocratie interdit de le faire. Une technocratie éclairée serait donc préférable, le Parti étant en quelque sorte la forme moderne du despotisme éclairé de la tradition chinoise. Je demande à Zhao quand le despotisme impérial chinois fut-il vraiment éclairé ? "Sous l'ère des Trois Dynasties, il y a 2 500 ans". Cela peut paraître ancien, admet-il, mais l'expérience montre que c'est possible, tandis que les Occidentaux n'ont à leur disposition aucun modèle de référence qui définirait un gouvernement parfait. Bien mieux, selon Zhao, Weibo, en photographiant à chaque instant les désirs du peuple, rendrait la démocratie plus inutile que jamais : la technocratie maintenant sait à tout moment ce que le peuple veut. Dans la philosophie chinoise (que Zhao assimile hâtivement au confucianisme, faisant l'impasse sur Lao Zi, l'anarchiste), l'efficacité serait plus importante que la liberté et la liberté n'existerait pas en soi, mais seulement dans la relation à l'autre. Par déduction, le meilleur gouvernement possible serait celui qui garantit les intérêts concrets de la communauté et pas la liberté des individus. Grâce à Weibo, ce meilleur gouvernement possible serait plus accessible que jamais : la Chine de demain, selon Zhao, alliance de Confucius et du microblog.
L'influence de Zhao Tingyang, me dit-on, serait ascendante : assez pour sauver la Nomenklatura rouge ? J'en doute, mais la Chine surprend plus encore qu'elle inquiète. À un journaliste de China Weekly, proche du Parti, qui m'interrogeait sur les changements de son pays, depuis ma première visite en 1967, je répondis quelle Chine ? À chaque visite, depuis 1967, j'en découvre une nouvelle. En dépit de ses imperfections, tyrannie, pauvreté, corruption, chacune se révèle tout de même préférable à la précédente. Mais la Chine n'avançant depuis un siècle, que d'une Révolution à l'autre, on envisagera, pour la première fois depuis quarante ans, que la prochaine pourrait être démocratique.
22 décembre 2011 à 08:59 | Lien permanent | Commentaires (56) | TrackBack (0)

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