À l'occasion des élections en Suède , je réédite le blog du 12 juin , qui avait été consacré à la "fin du modèle suédois"
Quand la France déprime, elle cherche le salut ailleurs : aux Etats-Unis chez les libéraux, en Scandinavie chez les anti-libéraux.
Dans les années 1970, le Président Georges Pompidou déclarait qu’il fallait pour la France suivre le « modèle suédois avec le soleil en plus ». Jean-Jacques Servan-Schreiber s’en inspira pour rédiger son Manifeste radical de 1971.En ce temps-là, les Suédois se percevaient eux-même comme un peuple élu, capable d’allier, sous un gouvernement social-démocrate, la prospérité et la solidarité : nul n’était pauvre, peu étaient très riches. La Suède était alors troisième au monde en revenu par habitant et le réglage semblait parfait : les entreprises privées, en particulier cinquante multinationales remarquables d’efficacité, produisaient les richesses ; l’Etat seul gérait l’éducation, la santé, la retraite pour tous, du jardin d’enfants aux obsèques ; et les syndicats qui regroupaient (et regroupent toujours) 85% des salariés, géraient les relations sociales . Ces syndicats renoncèrent à la lutte des classes dès 1930, en particulier grâce à un jeune typographe Nils Karleby ; lui définit le socialisme par la régulation publique , non par la propriété publique . Les églises luthériennes bénissaient l’ensemble. La violence était rare, le vol presque inconnu, la corruption inconcevable. Les rares protestataires semblaient pittoresques : le cinéaste Ingrid Bergman quitta un moment la Suède pour ne plus payer l’impôt sur le revenu le plus haut du monde et l’écrivain Jan Myrdal dénonçait une société quasi totalitaire, un Etat de surveillance et de conformisme.
En 1991, ce modèle suédois s’effondra tout d’une pièce : le chef du gouvernement Olaf Palme avait voulu au début des années 1980, radicaliser le modèle à l’extrême en élevant les impôts et les déficits au-delà du tolérable . Les entreprises calèrent, les entrepreneurs cessèrent d’entreprendre, les services publics étaient devenus des bureaucraties de fer. De 1991 à 1994 , un gouvernement libéral révisa le modèle de fond en comble : la Suède a redémarré. De nouveau, son taux de croissance, le chômage faible, la solidarité, l’efficacité de ses entreprises suscitent l’envi : à Stockholm, les missions d’étude, venues du Sud, se bousculent.
Mais le modèle suédois l’est-il encore ?
En apparence, les grands principes ont été sauvegardés : économie privée, services publics financés par des impôts élevés, négociation syndicale, Etat modeste. Mais derrière cette façade, toujours social-démocrate (le Parti est revenu au pouvoir dès 1994 et le garde), les modes de gestion du modèle suédois ont été bouleversés : vues de France , certains apparaissent plus que libéraux, ultra-libéraux même. Ainsi, le statut de la fonction publique a-t-il été supprimé et remplacé par des conventions collectives de droit privé. Ainsi les services publics de santé, administrés au niveau local par les municipalités et les comtés, sont-ils – après appel à la concurrence – gérés par des entreprises privées. Plus étonnant encore, la Suède est le seul pays au monde où est appliqué le chèque-éducation, une recommandation de Milton Friedman : chaque famille qui le demande peut scolariser ses enfants dans une école privée, sans payer, grâce à un chèque-éducation remis par les autorités locales. Environ 10% des Suédois y recourent, ce qui a conduit à la fermeture de quelques écoles publiques et au licenciement de leurs professeurs. Donc, selon que l’on regarde le modèle suédois sous l’angle des principes, ou de la gestion, il apparaît social-démocrate ou libéral.
Mais est-il encore un modèle ?
Grâce au pragmatisme et au caractère représentatif des syndicats, grâce à la modération idéologique générale, la rénovation du modèle a été possible sans protestation : cette aptitude à l’innovation (il en existe mille exemples dans la gestion de l’Etat par lui-même, en particulier dans l’utilisation d’internet pour simplifier les relations avec les citoyens), cette capacité d’atteindre des consensus efficaces est remarquable ; mais elle évidemment ancrée dans une culture nationale singulière, inimitable sans doute.
Et les vrais résultats du modèle suédois rénové sont-ils aussi remarquables que sa capacité de rénovation ? C’est moins certain.
En revenu par habitant, la Suède est passée du troisième au quatorzième rang de l’OCDE en trente ans : la croissance est très en-dessous de celle des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, du Danemark. Des cinquante grandes entreprises mondialisées qui tirent l’économie suédoise, toutes ont été fondées avant la création du modèle suédois, toutes sont antérieures à la fiscalité élevée, aux monopoles des services publics et à la quasi-impossibilité de licencier. La seule exception est Ikéa, mais son fondateur s’est réfugié en Suisse après avoir transféré le siège de son entreprise aux Pays-Bas. Les petites et moyennes entreprises restent très petites car la fiscalité interdit de s’enrichir : les élites suédoises sont peu nombreuses et très fortunées parce qu’elles ont constitué leur patrimoine avant « le modèle suédois ».
Le chômage ? L’économie privée ne crée pas d’emplois, seuls les services publics recrutent. Si l’on déduit les absences injustifiées prises en charge par la sécurité sociale et les départs en retraite anticipée, le marché du travail est aussi anémique qu’en France ; le taux de chômage chez les jeunes en âge de travailler est de 20%, comme en France.
Les services publics ? La queue à l’hôpital, comme dans tous les pays socialistes, est devenu le mode de gestion des patients.
La solidarité ? Un million d’immigrés et réfugiés politiques inventent une nouvelle société multiculturelle mais méfiante. La Suède restera-t-elle à l’abri des mouvements xénophobes, si populaires maintenant au Danemark et aux Pays-Bas voisins ? Il est une règle vérifiable dans toutes les nations : les impôts élevés et la redistribution sont bien acceptés si cette société est culturellement homogène. Quand elle ne l’est plus, une certaine méfiance dans les rapports sociaux gangrène la solidarité.
Il n’empêche que les Suédois, même s’appauvrissant, même faisant la queue à l’hôpital, restent dans l’ensemble attachés à leur modèle . Les partis politiques libéraux en tiennent compte en modérant leurs critiques : ils ne suggèrent que de se rapprocher du « modèle danois », dit de la flexisécurité .
C’est la dernière mode : le licenciement au Danemark, est devenu très aisé, mais accompagné d’indemnités de chômage confortables et d’une politique active de gestion des demandeurs d’emplois. Le chômage y est bas et la croissance forte : est-ce en raison de la flexisécurité ? Les libéraux veulent le croire, certains socialistes français (Strauss-Kahn) aussi.
Les intellectuels et économistes libéraux en Suède sont plus beaucoup plus sévères sur le modèle suédois .
Pour Johnny Munkhammar, à la Fondation Timbro, ce modèle suédois – et les socio-démocrates qui le gèrent – reposent sur l’aliénation et l’ignorance. Les Suédois n’auraient pas pris conscience de leur appauvrissement relatif ni de l’efficacité supérieure des modèles anglo-saxons, Etats-Unis, Irlande, Grande-Bretagne, Islande, voire Finlande et Estonie. Pire encore, les socio-démocrates ont créé une situation où la plupart des Suédois ne peuvent plus vivre sans l’assistance de l’Etat : ce qui est confisqué par l’impôt est redistribué mais par une bureaucratie social-démocrate qui s’assure ainsi de la docilité moutonnière de l’administré-électeur. Le modèle suédois serait donc inefficace et immoral : de plus, les Suédois craindraient d’en sortir. On s’attend d’ailleurs à ce qu’en septembre prochain, la majorité social-démocrate avec ses alliés de gauche et écologistes soit reconduite. Les libéraux en Suède – et ailleurs – ne sont donc jamais appelés à la rescousse qu’en cas de faillite ; ce fut le cas en 1979 en Grande-Bretagne, 1980 aux Etats-Unis, 1991 en Suède, 1986 en France. Or, le modèle suédois, s’il s’effrite, ne s’effondre pas, à l’image de toutes les social-démocraties en Europe occidentale, l’Allemagne, la France. Un déclin sans faillite.
Faut-il souhaiter la faillite pour s’obliger à réfléchir ? On ne le souhaite pas.
Stockholm , 10 juin 2006,
Guy Sorman

















La solidarité: "Les impôts élevés et la redistribution ne fonctionnent bien que dans une société culturellement homogène."
Il est vrai que le libéralisme fonctionne à merveille, de son côté, dans une société multiculturelle... Il n'y a qu'à regarder les Etats-Unis, l'Angleterre et leurs ghettos pour s'en convaincre!
De plus, comme vous le savez bien, la prévision historique ne fait pas valeur de science exacte. En étant scrupuleux, on ne saurait tenir comme argument solide contre le modèle Suédois que, certes, la solidarité persiste encore, mais que cela ne va pas durer.
Rien ne permet de l'affirmer avec certitude.
De plus, la politique ne doit pas uniquement se préocuper de chiffres. Elle doit donner à ses habitants un pays agréable. Fait-il vraiment mieux vivre, pour la majorité des citoyens, au Royaume-Uni ou en Suède?
Rédigé par : Samuel | 16 septembre 2006 à 13:58
Les ghettos se trouvent plutôt en France , ces jours-ci.
Rédigé par : guy sorman | 16 septembre 2006 à 14:01
Les ghettos ne se trouvent en tout cas pas en Suède...
De plus, la France n'est plus un modèle, c'est une catastrophe!
Rédigé par : Samuel | 16 septembre 2006 à 14:42
Intéressante réflexion sur le "modèle suédois" qui peut être danois, norvégien ou finlandais selon l'époque.
Le taux de chômage des jeunes est vraiment préoccupant au niveau européeen et presque paradoxal compte tenu que la jeunesse constitue la clientèle principale de plusieurs secteurs économiques (téléphonie, nightlife, cinémas, musique, sport, etc).
Rédigé par : Alan Sky | 17 septembre 2006 à 19:00
Mais pourquoi vous parlez encore de la France ? C'est quoi ça la France ?
La France ça n'existe plus !
Maintenant il faut parler de Frankistan !
Frankistan ! C'est le nom de ce nouveau pays qui s'est crée en Novembre 2005....
Rédigé par : Quimboiseur | 17 septembre 2006 à 20:26
Désolé monsieur Sorman... Longue absence et des attaques très virulentes contre Hirsute.
Seulement voila, on se renforce toujours des attaques féroces des ennemis.
Nouvelle adresse du collectif d'écrivains libres et énervés: http://hirsute2.blogspot.com
A propos du modèle suédois... Rappelons que lorsqu'ils n'étaient pas au pouvoir, les "droitistes" français n'avaient de cesse de répéter que la France était le pays où ses citoyens payaient le plus de cotisations sociales. Et alors? Me disais-je. C'est bon de donner pour ceux qui en ont besoin. Mais je savais aussi que c'était un mensonge éhonté.
Aujourd'hui les "droitistes" villepinistes parlent du modèle danois, qui en matière de cotisations et similaire à la Suède... Drôles d'incohérences à droite. Y aurait-il une forme d'opportunisme (d'arrivisme) à gerber?
Rédigé par : Andy Verol | 19 septembre 2006 à 00:45
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Rédigé par : gay exam | 14 août 2007 à 10:29
ETF, gare à la dépression :
Der Spiegel, 10 août 2007: "L'armée américaine est plus victorieuse en Irak que le monde ne veut le croire".
Il y a un vent nouveau qui flotte sur le conflit irakien... Le NY Times qui dit que la guerre est sur la bonne voie, les Démocrates qui renchérissent...
http://leblogdrzz.over-blog.com/article-11801864.html
Rédigé par : drzz | 14 août 2007 à 20:00
Effectivement, cher drzz, depuis que vous avez mis vos principes en action, et que, tel un Malraux pendant la guerre d'Espagne, vous avez rejoint le front à Bagdad, tout va soudain beaucoup mieux. J'eusse aimé que vous ayez raison, mais comme le dit Petraeus, la solution in Irak n'est pas militaire, elle est politique. Pour le reste, je ne passerais pas plus de temps à souligner la mauvaise fois de votre argument.
Par contre, drzz et les autres, faites moi plaisir et regardez cette courte interview de Dick Cheney en 94, dans laquelle il explique que renverser Saddam mènerait à un Quagmire. A croire qu'il s'est fait envoûter, depuis, par des extra terrestres néocons. Ça vaut son pesant de cacahuètes.
http://youtube.com/watch?v=6BEsZMvrq-I
Rédigé par : ETF | 14 août 2007 à 21:13
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Rédigé par : theyyoung | 15 août 2007 à 22:06
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Rédigé par : strapon sex | 26 septembre 2007 à 12:50
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Rédigé par : spanking forest | 07 janvier 2008 à 11:26
A propos des avantages du modèle suédois, il y a également la question de la confiance, développée par exemple par Yann Algan (voici une conf' assez intéressante http://www.les-ernest.fr/yann_algan)
Rédigé par : Gregle | 16 janvier 2010 à 15:37