Par-delà nos aventures personnelles, l’Histoire s’écrit.
La croissance sans fin.
En 2006 la grande novation qui sera passée inaperçue aura été la croissance économique. Jamais dans l’histoire de l’humanité, nous n’avions accumulé autant de richesses supplémentaires et ce, sur tous les continents, presque dans toutes les nations. Les pays riches ont continué à progresser, Etats-Unis en tête, Japon de nouveau et l’Union européenne un peu ralentie mais en progression néanmoins : l’enrichissement des pays riches devient un phénomène sans fin, la crise du capitalisme est oubliée et paraît de plus en plus improbable. Cette progression dans les économies modernes étant de plus en plus due aux innovations techniques et l’innovation étant relativement prévisible (plus on cherche, plus on trouve), le surdéveloppement des pays prospères devrait normalement se poursuivre en 2007. Cette croissance des riches n’enrichit pas que les riches ; à l’intérieur de ces nations, la qualité de vie s’améliore même quand des inégalités se creusent : les pauvres deviennent moins pauvres, en partie grâce aux redistributions publiques.
À l’extérieur des pays riches, leur croissance entraîne celle de leurs fournisseurs, grâce à la mondialisation des échanges. Les fournisseurs de matières premières et d’énergie, plus demandés donc plus chers, ont connu une bonne année 2006 : la Russie, l’Arabie Saoudite, le Venezuela ou le Nigeria. Cette tendance ne pourra que se conforter en 2007 car le monde est très éloigné encore des énergies de substitution. De même, la crainte, justifiée ou non, du réchauffement climatique n’a pas véritablement modifié les comportements et ne devrait pas plus les modifier en 2007 : l’impératif de la croissance l’emporte toujours sur l’agenda écologiste devant lequel on se prosterne, sans plus.
C’est aussi la croissance ininterrompue des riches qui entraîne le décollage des fournisseurs de produits de consommation, alimentaires (Pologne, Algérie, Chili, Tanzanie, Brésil ), artisanaux (Philippines, Chine), électroniques (Chine, Taiwan, Corée du Sud), textiles (Turquie, Pakistan, Bangladesh, Mexique, Tunisie), semi industriels (Inde, Colombie, Brésil )… Tout à fait remarquable aussi fut en 2006, le décollage de pays très pauvres, des cas que l’on croyait désespérés comme l’Egypte (tourisme, textile), le Burkina Faso (coton), le Mali (coton, légumes).
La leçon d’ensemble de cette année 2006, c’est que la voie vers le développement est maintenant connue ; elle passe par l’économie de marché, l’entreprise et le commerce international. Sur la nouvelle carte du monde, ceux qui veulent le développement le peuvent. Ne pas se développer est un choix : il suffit, comme la Corée du Nord, la Syrie, le Zimbabwe, de choisir l’économie socialiste et de refuser la mondialisation pour être assurés de ne pas progresser. Cette leçon de réalité est très embarrassante pour les adversaires de l’économie libérale car s’ils critiquent – ils ont raison – les imperfections du capitalisme, ils sont pour l’instant, bien en peine de formuler un projet alternatif. Les ultimes partisans du socialisme ne défendent plus que des droits acquis ; ils les estiment , à bon droit , menacés par le libéralisme et la mondialisation . Mais l’avenir ne leur appartient plus.
L’islam politique
Autre tendance lourde de 2006 qui devrait s’affirmer en 2007 : la mondialisation de l’islam politique. Aux origines de l’islam politique on trouve des conflits locaux, Israël contre Palestine, clergé iranien contre le Shah, révolution nasserienne contre les Frères musulmans, musulmans contre catholiques aux Philippines… Il apparaît maintenant que ces conflits locaux persistent et que simultanément, ils sont reliés à une revendication islamiste globale. Tout s’est passé en 2006 comme si les révoltes, rancœurs, frustration de nombreux peuples musulmans, s’ancraient à la fois dans des situations locales et dans une sphère internationale : internet contribue énormément à cette mondialisation de l’islam politique. Désormais, les thèmes de propagande comme les techniques de combat circulent instantanément entre les Philippines, l’Irak, l’Afghanistan et la Somalie. Cette globalisation renforce les capacités stratégiques des militants islamistes et leur espoir de restauration d’un califat universel. Sans conteste, la dynamique est du côté de cet islam-là, elle le restera en 2007 et jusqu’à ce que les musulmans modérés et les non musulmans trouvent une parade.
Cette riposte à l’islam politique s’esquissera en 2007, sur deux fronts. Du côté américain tout d’abord, l’enlisement militaire en Irak conduira à une modification profonde des méthodes dont témoigne le manuel de la contre insurrection publié en décembre 2006. S’inspirant de guérillas antérieures, le soldat américain devrait à l’avenir « évoluer comme un poisson dans l’eau », connaître la culture locale dans laquelle il opère et s’attirer l’affection des populations. S’il n’est pas trop tard ! Les Etats-Unis pour y parvenir modifieront la formation de leurs troupes et renonceront au choc militaire frontal ; le gouvernement de George W. Bush ne renoncera pas pour autant à instaurer la démocratie en Irak et n’envisagera pas de retirer l’armée, ce que nul – ni aux Etats-Unis, ni en Irak – ne demande encore de manière insistante.
Il est donc douteux qu’en 2007, la situation change radicalement sur le terrain du Proche-Orient : espoir et désespoir continueront ensemble.
Sur d’autres terrains en revanche, où l’islam politique sévit activement, Afghanistan et Somalie, la nouvelle stratégie américaine pourrait s’avérer efficace ; les Etats-Unis comptent emporter des batailles décisives à Kandahar et contre les seigneurs de la guerre islamiste dans la Corne de l’Afrique.
En revanche, c’est le second front , on doutera que les forces de la modération en islam parviendront à s’organiser et à regrouper des forces démocratiques, en particulier dans le monde arabe, pour refuser à la fois la violence islamique et le despotisme ; l’intervention américaine en Irak n’aura guère facilité le regroupement politique de ces modérés. Mais il reste dans ce monde musulman quelques bonnes nouvelles qui pourraient se confirmer en 2007 : l’émergence économique et politique de trois démocraties en développement, Turquie, Indonésie et Bangladesh. Certes, ce ne sont pas des nations arabes mais elles sont musulmanes et pourraient démontrer que l’islam ne conduit pas nécessairement à la violence.
La guerre nouvelle
2006 aura été endeuillé par de nombreux conflits : Irak, Soudan , Somalie , Colombie , Cachemire , Afghanistan , Cote d’Ivoire . Sans oublier la répression permanente en Tchétchénie et au Tibet . Mais , le temps des guerres industrielles s’achève : depuis la conquête de l’Irak par les Américains , on ne voit plus s’affronter des chars et de l’artillerie lourde . Il est envisageable que la guerre classique , forces contre forces ou forces contre cités , soit une guerre en voie de disparition. La violence ne se résorbe pas pour autant mais elle ne jette plus les nations les unes contre les autres : la guerre se localise , se tribalise sur le modèle balkanique d’hier et afghan ou irakien de 2006. Dans la Corne de l’Afrique , l’enchevêtrement des peuples correspond à ce modèle balkanique et aux Philippines aussi ; au Cachemire , on n’en est pas loin . Des conflits locaux qui n’en sont pas moins meurtriers car les guérillas disposent d’armes de plus en plus sophistiquées et de ressources financières considérables : l’argent de la drogue ( Colombie , Afghanistan) , les exactions terroristes ( Sri Lanka , Philippines ) , les parrainages extérieurs ( Iran , Corée du nord ) procurent à ces guérillas les moyens de s’inscrire dans la longue durée. Dans ces combats , les démocraties s’avèrent mal équipées et affaiblies par leurs opinions publiques ; celles-ci se lassent de conflits exotiques dont l’enjeu échappe.. Les démocrates seront-ils en 2007 , capables d’expliquer que lâcher l’Afghanistan ou la Somalie , permettrait la création de Djihadistans , bases d’attaques futures contre l’Occident haï ?
Devrait-on alors s’en remettre à l’ONU ? Kofi Annan dans son allocution de départ, a regretté que l’ONU ait échoué en Irak et au Soudan ; mais où l’ONU a –t-elle réussi ?En 2007 , on peut compter sur la Chine et la Russie pour paralyser encore l’ONU en Iran et au Soudan. La seule organisation internationale qui ait fonctionné convenablement en 2006 , aura été l’Otan. La grande question de 2007 sera donc de s’interroger sur son champs d’intervention. Devra-t-elle protéger la Géorgie contre la Russie, par exemple ?
Sur le modèle de l’Otan, devrait-il se constituer en Asie une alliance comparable réunissant les Etats Unis avec le Japon, la Corée du sud et l’Indonésie ? Contre les forces de déstabilisation régionales , telles les guérillas islamistes et la Corée du nord ? Et par anticipation, contre la Chine si celle-ci était tentée d’abuser de sa puissance contre Taiwan ?
L’Inde enfin , ne saurait rester à l’écart de cette nouvelle alliance des démocraties d’Asie. L’Inde dont le surgissement sur la scène du monde et l’alliance inattendue avec les Etats -Unis ( seul succès de George W Bush ) , fut peut-être l’évènement considérable de 2006.
Le décalage de la politique .
En 2006 , les conservateurs ont gagné des élections en Pologne , en Suède; ils en ont perdu aux Etats-Unis , en Italie , en Hongrie. On a fait grand cas aussi de la progression des partis nationalistes , voire xénophobes en Europe du Nord et de l’Est ; mais ces mouvements restent modestes ; ils reflètent , localement , l’hostilité à l’immigration mal gérée , la peur du changement qu’induit l’Europe . Mais ils ne sont guère de nature à remettre en cause ni l’Union européenne ni la mondialisation des échanges commerciaux et culturels.
Et la politique étant toujours locale , il est bien difficile de conclure à des tendances transnationales .
Une tentative de généralisation tout de même : dans toutes les démocraties , on a constaté une certaine droitisation des programmes politiques, à droite comme à gauche. Aux Etats-Unis , par exemple , les Démocrates n’ont pas gagné les élections législatives à gauche mais au centre. En France, c’est plutôt au centre que Ségolène Royal s’est imposée comme candidate socialiste . La gauche italienne qui a évincé Berlusconi n’est plus très à gauche. C’est au centre que sont restés les partis socio démocrates de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Même en Amérique latine, Lulla réélu en 2006 n’a plus rien à voir avec le Lulla trotskiste des années 1980
Tout se passe donc comme si le fait libéral, l’économie de marché, le moins d’Etat, la mondialisation étaient devenus l’axe de tout débat ; par rapport à cet axe , on se situe légèrement à droite ou légèrement à gauche mais on doit se situer sur cet axe et pas un autre.Ce recentrage du débat démocratique commencé dans les années 1980, éclaire les choix électoraux de 2006 et aidera à comprendre ceux de 2007. En même temps , à l’exception de l’Europe centrale qui a subi le communisme , rares sont en Occident les politiciens qui osent appeler les choses par leur nom ; il n’existe pas en Europe de l’Ouest de Partis libéraux ou alors , ils sont minuscules. Le débat politique gravite donc autour d’un non- dit ou d’un non -accepté qui est la mondialisation ; cet étrange décalage entre la réalité et les postures partisanes s’explique sans doute par la crainte des politiciens nationaux d’être dépossédés de leur influence par ce marché mondial qui leur échappe. De fait , leur crainte est justifiée et le monde ne se porte pas plus mal du fait de cette dépossession.
Ultime observation du champs politique en 2006 , décevante : aucun progrès de la démocratie.
L’exportation de la démocratie , volonté américaine depuis la première guerre mondiale et le Président Wilson , s’est enlisée en Irak ( mais les Irakiens ont voté ) ; les despotes du monde arabe ont trouvé dans cet échec américain , un deuxième souffle. En Russie et dans sa sphère d’influence , c’est à un regain d’autoritarisme que l’on a assisté en 2006 ; on craindra qu’en 2007 , Poutine choisira son successeur de manière à ce que nul ne le remplace réellement. Pareillement en Chine , le Parti communiste a mis un terme à la timide expérience d’élections locales à la campagne ; d’ici les Jeux olympiques de 2008 , le régime chinois restera intransigeant et immuable. Mais , en 2007 , Cuba , ultime icône du communisme orthodoxe devrait changer de régime : peut-être y verrons-nous le point final de l’épopée soviétique.
Guy Sorman
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