De Sao Paulo à Buenos Aires et Santiago du Chili, c’est passer d’une civilisation à l’autre. Par-delà les apparences culturelles et la continuité géographique, « il existe au moins deux Amérique latine », m’explique à Sao Paulo, l’ancien Président Cardoso, plus connu par ses compatriotes par son seul prénom, Fernando Enrique.
Le concept d’Amérique latine, dit-il, évoque le chaos, la misère et le caudillisme : le Brésil n’en fait donc plus partie depuis que Cardoso puis Lula, son successeur, ont poursuivi avec continuité une même stratégie économique, libérale et mondialiste : la monnaie est stable, les frontières se sont ouvertes, la croissance est significative et les inégalités sociales reculent. Les élections locales d’octobre, que vient de perdre la gauche de Lula, laissent prévoir une prochaine victoire présidentielle de la droite. Mais nul au Brésil ne s’en émeut à l’excès : le principe d’alternance démocratique est compris et accepté.
Le jour même de ma rencontre avec Cardoso, on apprenait que la Présidente Kirchner à Buenos Aires nationalisait les fonds de pension privés pour, disait-elle, protéger les travailleurs contre la crise mondiale du capitalisme. Je m’attendais en arrivant en Argentine à de gigantesques manifestations contre le parti Péroniste. Il n’en fut rien : les Argentins sont comme anesthésiés par les exactions répétées de leurs dirigeants. Cette atteinte supplémentaire au droit de propriété (en 2001, la valeur des dépôts bancaires en dollars fut divisée par trois) incite les ultimes épargnants à retirer leurs dépôts des banques et à acheter des dollars américains. Les Argentins n’investissent plus dans leur propre pays et les exportateurs s’évertuent à ne pas rapatrier leurs gains ; les ultimes investisseurs étrangers, qui étaient les Chiliens, abandonnent l’Argentine à son sort. 35% des Argentins vivent en-dessous du seuil de pauvreté contre 10% en 1975. Le populisme en économie et le caudillisme en politique ont engendré la misère qui, à son tour, facilite l’achat des voix par la machine Péroniste. L’Argentine est bien restée en Amérique latine.
Franchir l’étroite Cordillière des Andes, parvenir au Chili, c’est revenir dans le premier monde : on respire à Santiago l’air de la liberté, politique et économique. Les origines troubles de la prospérité remontent à la dictature du Général Pinochet, mais ses successeurs, tous socialistes jusqu’à présent, ont maintenu une économie libérale qui marche plutôt que d’en revenir à l’utopie marxiste d’Allende. Le Chili, qui fut pauvre et totalement dépendant de ses exportations de cuivre, est devenu au continent sud-américain, ce que Taïwan ou la Corée du Sud sont à l’Asie : un dragon économique. Le terme de « modèle chilien » s’est imposé dans tous les pays et partis politiques de la région qui ont choisi de « quitter » l’Amérique latine : parmi ces nations engagées dans la démocratie, le capitalisme et la mondialisation, on trouve, outre le Brésil et le Chili, l’Uruguay, le Pérou, le Paraguay, la Colombie, Costa Rica, Panama, la République dominicaine. À l’inverse, empêtrés dans le populisme et les discours révolutionnaires, végètent, outre l’Argentine, la Bolivie, le Venezuela et Cuba.
La stagnation mondiale qui va affecter sérieusement ce continent, en raison même de l’importance de ses exportations de matières premières, mettra à l’épreuve le populisme des uns et le libéralisme des autres. Qui survivra ? Les Caudillos - Chavez, Morales et Kirchner- veulent croire en une crise du capitalisme qui viendrait légitimer leurs choix révolutionnaires.
Mais partout ailleurs, dans la nouvelle Amérique latine, face à cette crise, nul ne tient un discours anticapitaliste, nul ne se détourne de la démocratie, ni à droite, ni à gauche. Les dirigeants politiques, les économistes, les entrepreneurs et les éditorialistes, de Sao Paulo ou Santiago, réagissent au retournement économique en préconisant plus de rigueur financière, plus de flexibilité, plus d’ouverture au monde de manière à moins dépendre de leurs exportations primaires, le soja ou le cuivre, et à devenir des puissances industrielles diversifiées. La protection sociale qui est modeste mais réelle dans ces pays, devrait amortir le choc du ralentissement économique pour les plus fragiles. Il me paraît significatif aussi que la droite progresse dans les élections au Chili comme au Brésil, sans doute parce qu’elle est estimée plus compétente en économie. Mais dans la vieille Amérique latine, il faut envisager que l’effondrement des cours des matières premières - soja argentin, gaz bolivien, pétrole vénézuélien - réduira les Caudillos au silence. La Chavisme dopé au pétrole et le Kirchnerisme au soja devraient être les premières victimes de la crise mondiale. Paradoxe, cette crise pourrait libérer pour de bon le continent tout entier de ses vieux démons et y généraliser le modèle chilien.
Guy Sorman à Santiago du Chili
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