La
crise économique est aussi une guerre idéologique : sur les origines de la
récession, on cherche des coupables et sur les manières d’en sortir, on demande
des prophètes. La ligne de front est connue : aux étatistes, elle oppose
les libéraux, partisans du marché et de la mondialisation. Pour les étatistes ,
cette crise sonne comme une revanche après trente ans de domination de la
doctrine libérale et de ses succès universels. Les libéraux, ébranlés par une
crise qu’ils n’avaient pas envisagée, en sont encore à interpréter les
événements : mais la pensée libérale, expérimentale par définition, serait
infidèle à elle-même si elle n’évoluait pas. Les étatistes sont, eux, de
tradition plus doctrinaire ; envisageons aussi qu’ils représentent les
intérêts concrets de la bureaucratie publique. La revanche idéologique des
étatistes est une reconquête du pouvoir,
tandis que du côté libéral, les intérêts sont dispersés : les libéraux
coïncident avec les intérêts des entrepreneurs, mais ne sont pas au service du patronat établi .
Les
origines de la crise : est-ce une défaite de la pensée libérale ? Les
économistes se querellant encore sur la Dépression de 1930, il paraît difficile
de désigner dès maintenant les coupables du krach de 2008. Il n’empêche :
pour les étatistes, la crise serait due au manque de réglementation, la
faiblesse de l’Etat aurait conduit à l’hyperspéculation. À cette thèse, les
libéraux opposent deux arguments. La spéculation immobilière aux Etats-Unis,
point de départ de la crise, a été vivement encouragée par l’Etat ; les
crédits hypothécaires bénéficiant d’une garantie publique (par les banques
Freddie Mac et Fanny Mae), les banques ont prêté et les emprunteurs se sont
endettés au-delà du raisonnable. L’Etat aurait donc faussé le marché !
Autre argument libéral : le laxisme de la Banque centrale américaine. Anna
Schwartz (cofondateur avec Milton Friedman, de la théorie monétariste) accuse
Alan Greenspan et son successeur Ben Bernanke d’avoir inondé le marché d’une quantité
de monnaie incontrôlée. Auteur de l’Histoire monétaire des Etats-Unis, Anna
Schwartz rappelle que toutes les crises américaines ont toujours été générées par la surabondance de
monnaie : elle seule permet la spéculation et les bulles. Réglementer les
marchés financiers lorsque ceux-ci croulent sous l’argent, dit Anna Schwartz,
est techniquement impossible. Pour cette raison, Milton Friedman recommandait
que la monnaie soit gérée selon des critères arithmétiques et non pas au gré de
l’humeur des banquiers centraux et des gouvernements.
Les
étatistes interprètent donc la crise comme née d’une insuffisance d’Etat et les
libéraux , d’une incapacité de l’Etat ; libéraux et étatistes divergent
autant sur les solutions. Les circonstances aidant, ce sont aujourd’hui, les
étatistes que l’on entend et qui décident ; les libéraux sont relégués
dans l’opposition. Dans tout l’Occident (en Asie, on est plus prudent), il
n’est question que de réglementation et de dépenses publiques. Par bonheur,
nous ne sommes plus dans les années 1930 ni dans l’après-guerre : les
appels au protectionnisme, au nationalisme et au socialisme restent ultra
minoritaires. Les étatistes ont intériorisé les progrès de la science
économique : ils admettent qu’il faut rétablir
le marché, pas y renoncer.
Mais
en quoi la dépense publique pourrait-elle relancer la croissance ?
L’espoir repose sur le « multiplicateur
Keynésien » : chaque Euro investi dans l’économie produirait à terme
une fois et demie sa valeur et autant d’emplois dérivés. Théorie séduisante ,
mais envisagée comme fausse dès 1974 par Robert Barro parce que tout Euro investi par l’Etat est soustrait au
secteur privé ; or , les investissements publics sont généralement moins
productifs que les investissements privés. La dépense publique peut être un
facteur de relance , on ne le sait pas par avance ; de manière certaine elle est un transfert de pouvoir des
entrepreneurs privés vers les bureaucrates publics. Contre la crise, les
libéraux proposent donc, non pas des dépenses publiques, mais des réductions
d’impôts durables favorables à l’investissement privé, supposé plus efficace
que l’investissement public .
À ces relances , étatiste par la dépense
publique et libérale par la baisse des impôts, on objectera qu’elles ne s’attaquent
pas à la racine de la crise : la défaillance généralisée du crédit. La
crise actuelle est avant tout financière
et le restera aussi longtemps que les banques se méfieront les unes des
autres ; le crédit ne sera rétabli que par l’élimination des dérivés
financiers toxiques qui encombrent les bilans. Faudrait-il nationaliser les
banques ? Les étatistes y sont favorables, mais tous les Etats ne sont pas
solvables et rien ne garantit qu’une banque nationalisée sera gérée de manière
rationnelle. Les libéraux suggèrent plutôt que les dérivés toxiques soient mis
sur le marché qui en fixera le juste prix : le risque de cette solution
libérale est la faillite de certaines institutions financières. « Mieux
vaudrait la faillite d’entreprises mal gérées que de prolonger indéfiniment le
gel du crédit », dit Anna Schwartz. Radicalement libérale, elle est
favorable à l’application du principe capitaliste de « création
destructrice » aux banques : des entreprises comme les autres.
Ces
solutions libérales ont été synthétisées dans une pétition en circulation,
rédigée par deux Prix Nobel d’économie, Ed Prescott et Vernon Smith.
« Tous les économistes ne sont pas devenus Keynésiens, écrivent-ils, et
tous ne considèrent pas que la dépense publique améliore la croissance. La
dépense publique au temps de Franklin Roosevelt n’a pas sorti les Etats-Unis de
la dépression des années 1930. Elle n’a pas sauvé l’économie japonaise dans les
années 1990. Croire que la dépense publique aide l’économie, c’est un espoir
que contredit l’expérience. Le retour à la croissance exige de supprimer les
obstacles au travail, à l’épargne et à l’investissement : en particulier
par la baisse durable des impôts. »
Cette
pétition est actuellement minoritaire, y compris chez les économistes, sensibles
aux vents dominants. Mais en 1930, Jacques Rueff en France et Friedrich Hayek
en Grande-Bretagne étaient minoritaires : ils accusaient la théorie
Keynésienne de conduire à l’inflation et pas au plein emploi. L’histoire leur a
donné raison. Pendant la crise de 1974 à 1979, Robert Barro et Milton Friedman
contre le renouveau Keynésien étaient aussi minoritaires, et ils avaient
également raison : c’est le retour au libéralisme à partir des années 1980
qui a rétabli l’emploi et la croissance
au lieu de l’inflation et du chômage.
Au
nom du bonheur commun, souhaitons que les politiques de relance en cours aux Etats-Unis comme en Europe
réussissent ; on sait d’expérience,
qu’un succès à court terme est possible
mais qu’ il serait certainement suivi d’un retour à l’inflation. Il reste donc
indispensable de préparer une alternative , ce que Hayek appelait, une utopie
de rechange.
Guy Sorman, pour ABC
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