Une semaine après les élections du Parlement européen, on hésite encore à en interpréter les résultat : ce n'est pas si simple et il est prématuré de leur accorder une signification "historique" par-delà les circonstances économiques et les variantes géographiques.
Quelques hypothéses malgré tout:
En politique , on gagne ou on perd . Recalculer les résultats en faisant parler les abstentionnistes ou en calculant sur la base des inscrits et non des votants, c' est une méthode éprouvée pour nier la victoire de l'autre . Mais , l'exercice ne fait pas sens puisque seul le résultat réel importe . Il convient aussi de comparer ce qui est comparable , en ne modifiant pas les critères d'évaluation , d'une élection l'autre.
Donc , les droites ont gagné en Europe , à l'exception de la Gréce et de la Wallonie si on accepte de décompter la Wallonie de la Belgique. La Gréce en Europe a toujours eu un comportement distinct , plus à gauche en raison peut-être, d'une vieille guerre civile mal éteinte. Les wallons votent-ils à gauche , pour contredire les flamands qui sont à droite ?
Hormis ces cas singuliers , en concluera-t-on que l'Union européenne est passée à droite ? Le fait que presque tous les pays aient voté simultanément à droite, c' est tout de même un événement considérable .
Certes , il s'agit de droites au pluriel où on additionne des partis nationalistes , en Bulgarie , xénophobes aux Pays-Bas , libéraux en Pologne , chrétiens démocrates et Allemagne et jacobins en France . Il n'empêche que tous ces partis , colorés par des histoires locales , se retrouvent avec des constantes , dans une même famille politique , une même sensibilité culturelle. Tous proposent de gérer le capitalisme, pas de le rejeter ; tous cultivent des valeurs plutôt conservatrices ; peu ont une passion pour le multiculturalisme ; tous sont proches des Etats-Unis . Les droites en Europe sont globalement favorables à l'Europe telle qu'elle est , globalement libérale.
Cette droite a -telle gagné pour ce qu'elle représente , à cause des abstentions , ou est-ce la gauche qui a perdu , en raison de ses projets ou de ses divisions?
Les abstentionnistes quand ils votent , votent comme ceux qui ont voté : c'est une loi de la politologie , mille fois vérifiée. Cette abstention massive, en particulier chez les jeunes , est-elle inquiétante pour l'avenir ? Il me semble plutôt que l'Union européenne est ancrée dans les moeurs au point qu'il n'est plus indispensable d'aller voter . Seulement , si l'Union était menacée, irait-on voter pour elle . La participation serait plus forte aussi, si le vote était vraiment européen , avec une seule circonscription pour toute l'Europe et des partis européens . Comme ce n'est pas le cas, les électeurs sont motivés par des prurits partisans et locaux : moins on est européen, plus on vote localement !
La crise a-t-elle favorisé indument la droite , "faussant" ainsi le résultat? On annonçait auparavant que la crise favoriserait les gauches ! Si la crise a exercé une influence , elle aura confirmé un attachement à l'économie de marché , même en temps de crise : ceci est significatif . Un systéme économique en bon état de marche , en période de croissance , est indiscuté mais pas nécessairement légitime . Si ce même système résiste à une épreuve électorale en temps de récession, on peut conclure en sa relative légtimité . La légitimité n'est pas de l'amour : les électeurs admettent que le capitalisme est le meilleur des systémes économiques par tout temps , parce qu'il n' en existe pas d'autre qui ait fait ses preuves . Le capitalisme a gagné à l'expérience et par défaut en Europe : plus à l'ouest de l'Europe qu'à l'est . En Pologne , on soutient le capitalisme avec plus de ferveur parce que l'on a effectivement souffert du socialisme réel.
Les gauches ont-elles perdu parce que divisées ? A moins qu'elles ne soient divisées parce que de gauche . La réunification paraît impossible maintenant et pour l'avenir, entre une gauche social démocrate et des gauches révolutionnaires : la division est de gauche et le restera .Entre ceux qui désirent humaniser le capitalisme et ceux qui le rejettent , aucun accord n'est possible : ce ne sont ni les mêmes partis, ni les mêmes valeurs , ni les mêmes électeurs.
La gauche révolutionnaire a un projet , grandiloquant mais c'est un projet . La gauche social démocrate n'a pas de projet clair: parce qu'elle ne parvient pas à le formuler ou parce qu'elle n' y parviendra jamais? On penchera pour cette seconde hypothèse : si la gauche est ralliée au capitalisme et qu'elle souhaite l'humaniser , elle est dans une impasse .Car , la droite sait gérer le capitalisme même en temps de crise et l'humanisation du capitalisme est très avancée: les démocraties européennes ont toutes créé des sécurités sociales qui consomment jusqu'à la moitié de la richesse nationale , taxée et redistribuée . On ne peut pas aller au-delà sauf à briser la dynamique économique : les pays scandinaves qui avaient fait passer la redistribution avant la logique de production, ont tous rebroussé chemin.
Cette idée de redistribution fut longtemps le projet de la social démocratie ( bien qu'en Allemagne , les retraites furent créées par un paternisme de droite avant que la gauche ne s'en empare); mais ce projet historique est devenu la réalité en Europe. Les gauches européennes se retrouvent dans la situation du vieux Parti radical français , fort dépourvu aprés que son programme ( éducation laïque et obligatoire en particulier ) devint une réalité incontestée. La gauche perd parce qu'elle a , à une certaine époque , gagné : elle n'est plus que gardienne de souvenirs et des intérêts de sa clientèle.
Réinventer la gauche ? On ne voit pas comment au fonds : ce qui n'interdit pas , de temps à autre , de remporter des scrutins mais sans valeur historique . Il est d'ailleurs , en France , à peu prés impossible de distinguer une gestion municipale de gauche d'une gestion de droite.
Remplacer la gauche ? Les écologistes sont des partis mystiques , ironiques , mais nul n'envisage qu'ils gouvernent : eux-même ne l'envisagent pas . S'ils accédaient à quelque forme de pouvoir , ils éclateraient entre rationalistes ( Cohn-Bendit ) et millénaristes ( Bové) : seule la "résistance" les tient ensemble.
Au total, conclusion banale , mais réfléchie, l'Europe est bien passé à droite(s) et sans doute pour longtemps : cette droite est évidemment imparfaite mais nul ne propose pour l'instant , d'autre forme de société pacifique.
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